TikTok: Bienvenue sur le « WitchTok », la communauté des sorcières qui partagent leurs sorts sur TikTok

TikTok: Bienvenue sur le "WitchTok", la communauté des sorcières qui partagent leurs sorts sur TikTok

Des internautes qui se présentent comme des sorcières utilisent ce hashtag pour documenter leurs rituels sur la plateforme. Des femmes pour la plupart, souvent jeunes, qui mêlent pratiques centenaires et nouvelles technologies.

Pour certains, Halloween n’est qu’une occasion pour les enfants de quémander des sucreries chez leurs voisins ou pour les fêtards de se déguiser. Pour d’autres, la date du 31 octobre est empreinte d’une dimension plus spirituelle, et porte un nom différent: le Samhain, un sabbat durant lequel les sorcières célèbrent les morts. Certaines d’entre elles documenteront peut-être leur cérémonie sur : celles qui participent au « WitchTok », nom donné aux adeptes de l’occulte qui exposent leurs croyances sur l’application de partage de vidéos.

« Le Samhain est le moment où le voile entre le monde spirituel et le monde physique est le plus fin », assure Myoline. Sorcière revendiquée, cette étudiante en ingénierie mécanique de 22 ans affirme à BFMTV.com que cette nuit est particulièrement propice à la divination:

« On obtient des réponses plus facilement. Je vais célébrer mes ancêtres, faire des offrandes, des rituels de protection. »

Myoline a commencé à s’intéresser à l’occulte il y a quatre ans, « à la suite d’un traumatisme »: « Je me suis tournée vers la médecine alternative. » La femme vers qui elle s’est tournée « s’y connaissait en ésotérisme », elle l’a « initiée ».

Pendant des années, elle a parfait sa pratique seule, en se nourrissant de lectures et de recherches sur internet. Jusqu’à ce qu’elle découvre le WitchTok et ses sorcières numériques: des femmes pour la plupart, très souvent âgées de moins de 25 ans, qui parlent de leur foi et de leurs rituels dans de courtes vidéos. Depuis un an, elle y prend part elle-même: sous le pseudonyme @girlandesoterism, elle présente ses pratiques et ses sorts à plus de 50.000 abonnés. « J’avais besoin d’une certaine validation de ma pratique, de me dire que ça existe et que je n’étais pas seule », explique-t-elle.

Des contenus aux milliards de vues

Myoline est effectivement loin d’être un cas isolé: si le nombre de comptes reliés à la sorcellerie est impossible à quantifier, les vidéos portant le hashtag #witchtok (contraction de « witch » – « sorcière » en anglais – et «  ») ont généré plus de 20 milliards de vues à ce jour. Bien qu’elles soient essentiellement tournées dans la langue de Shakespeare, une communauté francophone moins nombreuse mais tout aussi active publie des vidéos sous les hashtags #witchtokfrance (9 millions de vues), #witchtokfrancais (3 millions) ou encore #witchtokfr (1 million).

Damien Karbovnik, enseignant-chercheur en histoire des religions à l’université de Strasbourg, rappelle que la pratique des sciences occultes n’a pas attendu pour se manifester: « On peut remonter au moins jusqu’à l’entre-deux guerres » pour dater une résurgence de ces croyances, « avec une lente montée en puissance depuis les années 1960 », explique ce spécialiste de l’ésotérisme contemporain à BFMTV.

Néanmoins, il voit dans l’apparition du WitchTok une modification du fonctionnement de la communauté elle-même: « Ce qui va beaucoup changer, c’est que ces sorcières vont rester isolées ou communiquer de manière électronique »

« Avant, elles étaient en petits groupes et se réunissaient à des dates-clés pour accomplir des rituels collectifs, tandis qu’aujourd’hui, on observe une pratique individuelle. Ainsi que l’idée qu’on peut devenir sorcière, faire tout et toute seule. »

Ésotérisme et réseaux sociaux

Tout, toute seule, et pour soi: la pratique des jeunes WitchTokeuses semble essentiellement tournée vers le développement personnel. Parmi les rituels partagés sur l’application, on trouve de nombreuses variantes de sorts de protection, d’incantations pour attirer la chance ou l’argent, de cartomancie ou de lithothérapie – une croyance sans fondement scientifique selon laquelle certains cristaux dégageraient des énergies bienfaitrices.

« Je ne pratique que sur moi, jamais sur les autres », explique Myoline. « Je peux influer sur mon destin, changer des choses grâce à la sorcellerie.

« Cela a un impact sur la confiance en soi, car nous reprenons le contrôle sur nos vies qui sont de plus en plus rapides et difficiles. »

Les contenus varient d’une utilisatrice à une autre. Si Myoline publie essentiellement des pastilles sur sa pratique, d’autres jeunes « sorcières » privilégient l’humour. C’est le cas de Manon, jeune Sarthoise de 20 ans: sur son compte @little_witchyy (40.000 abonnés), elle évoque les prétendus pouvoirs des cristaux ou de ses sortilèges mais aussi le regard des autres sur ses croyances, qu’elle tourne en dérision à grand renfort de play-backs sur des musiques populaires. Plus adapté à , qui n’est pas selon elle « la plateforme où apprendre », et où « il n’y a que les chansons, les tendances qui marchent », dit-elle à BFMTV.com.

Des contenus différents sur la forme, mais aussi sur le fond: les pratiques varient d’une sorcière euse à l’autre. « Parfois je crée des sorts, parfois je préfère suivre des livres », assume Myoline. Côté spiritualité, les dieux auxquels elles s’adressent – souvent issus des mythologies grecques ou égyptiennes – sont eux aussi différents. Une liberté propre à cette nouvelle génération de sorcières, vue d’un mauvais oeil par leurs prédécesseures.

Des pratiquantes et autant de pratiques

Comme « socle » à ces croyances multiples, Damien Karbovnik évoque la Wicca, un culte de la nature associé à la magie apparu dans les années 1930 en Europe, avant de s’exporter aux Etats-Unis où il s’est popularisé. « Ces croyances touchent de plus en plus de monde à chaque génération. Elles se démocratisent et se diluent », analyse-t-il. Et avec , devenue en quelques années la troisième application la plus téléchargée au monde, cette pluralité des pratiques se trouve encore favorisée:

« Les vidéastes du WitchTok se disent sorcières mais ne se réclament pas d’un même système de croyances. Elles se reconnaissent une identité mais ne se définissent pas par une doctrine, un dogme, des pratiques communes. »

« Codifiée et réglementée à l’origine, la Wicca a évolué dans énormément de directions, notamment en côtoyant les pratiques new age », poursuit le spécialiste. « On perd de vue la rigidité doctrinale des débuts, on fait des réinterprétations, on s’isole de sorte à les intégrer à notre vie quotidienne. »

D’où la scission entre les sorcières d’hier et celles d’aujourd’hui. Manon fait la distinction entre les « traditionnalistes » et les « modernistes »: « Les traditionnalistes ont l’impression qu’on s’empare de leur savoir trop facilement, elles ne veulent pas le transmettre. Du coup, les débutantes râlent parce qu’elles critiquent leurs pratiques sans vouloir partager leurs connaissances. »

Certaines des « traditionnalistes » ont même investi pour y défendre leur point de vue. Contactée par BFMTV.com, l’une d’entre elles a refusé de témoigner, justement par refus d’être associée à ce qu’elle qualifie de « phénomène de mode des adolescents »: « Je trouve que cela devient un jeu, c’est trop désacralisé à mon goût », a-t-elle simplement accepté d’expliquer.

Le bon moment, la bonne plateforme

Au-delà de la facilité d’utilisation de , ce goût pour la magie résulte d’un climat plus global, né d’un intérêt renouvelé pour la figure de la sorcière à une époque où les questions relatives au féminisme animent les débats de société. En 2017, la chanteuse américaine Lana Del Rey déclarait dans les colonnes de NME avoir jeté des sorts à Donald Trump, alors président des États-Unis.

La même année, la chanteuse néo-zélandaise Lorde révélait à Vogue Australia qu’elle s’adonnait à des « trucs de sorcellerie bizarre » avant d’entrer sur scène. Il y a quelques jours, Paris Jackson – la fille de Michael Jackson – a documenté sur Instagram sa cérémonie d’hommage à la lune, à laquelle elle s’est adonnée à moitié nue avec des amies autour d’un autel.

« Ce qui est évident, c’est qu’on a dépoussiéré l’image de la sorcière », analyse Damien Karbovnik. « On en a fait un sex-symbol, une rebelle, qui s’oppose à la domination masculine et prône l’émancipation des femmes. »

« La contre-culture brasse la pop-culture, l’ésotérisme, les mouvements sociaux », ajoute-t-il. Le WitchTok assume effectivement une dimension politique, sensible aux minorités. En 2020, lors de la résurgence du mouvement Black Lives Matter, d’autoproclamées sorcières américaines ont publié des vidéos de rituels destinés à protéger les manifestants ou à « maudire » des policiers, le tout porté par la hashtag #witchesforblm (« Les sorcières avec BLM »).

Parmi les comptes populaires, il n’est pas rare de voir des sorcières afficher sous leur pseudonyme les pronoms par lesquels elles souhaitent être qualifiées, une habitude répandue au sein des cercles militants LGBT. « Beaucoup de sorcières se revendiquent du féminisme », assure Manon. « Nous sommes des personnes ouvertes d’esprit, et on a envie de s’attaquer aux inégalités », abonde Myoline.

Des risques de la sorcellerie

Sans refuser d’admettre qu’elles évoluent dans des sphères qui ne sont pas sans risques. Une enquête de l’Ifop pour Femme actuelle datée de novembre 2020 a mis en évidence l’attrait grandissant des Français pour les parasciences: 58% déclarent croire à au moins une discipline ésotérique, la sorcellerie pour 28% d’entre eux. Un phénomène que la Fondation Jean-Jaurès relie aux dérives complotistes, en rappelant une précédente enquête de l’Ifop réalisée en 2017, selon laquelle le scepticisme face aux vaccins était plus répandu chez les lecteurs assidus de leur horosocope.

« Jamais les personnes sérieuses du WitchTok ne s’opposeront à la médecine », assure Myoline.

« On fait beaucoup de rappels, en disant de passer par un médecin avant de passer par la médecine alternative, de se caler sur le concret », affirme-t-elle, ajoutant qu’il y a « toujours des minorités malsaines, au sein de toutes les communautés ». À l’époque où elle fait des tirages de cartes en live, elle ne demandait pas d’argent, contrairement à d’autres. « C’est comme les risques d’arnaques: on ne les voit pas venir, c’est difficile de faire de la prévention. »

Manon, qui dit avoir pratiqué un rituel pour aider un proche hospitalisé, insiste elle aussi sur le fait qu’elle « ne pourrait jamais remplacer un médecin ». Et met en garde sur les dangers que représente sa pratique: « La base de la sorcellerie, c’est de se protéger. Des autres pratiquants, des sorts, des entités, des énergies négatives qui nous entourent. » Et d’ébaucher, paradoxalement, le regret de la résonnance générée par : « Ça a peut-être touché trop de monde. C’est devenu un effet de mode, ou un sujet lambda, alors que c’est très profond. »

TikTok: Bienvenue sur le "WitchTok", la communauté des sorcières qui partagent leurs sorts sur TikTok

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